ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée  
ROMAN N° 12 Riton, le Facteur et son chien Marcel... En tournée. Parution avril 2018
ROMAN N° 13 L'or de la Barse  

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L’OR DE LA BARSE

Christian Moriat

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CHAPITRE 13

AIGLINE SE CONDUIT MAL

Ma mère, qui avait été malade avait dû s’aliter. C’était la raison pour laquelle j’étais passé à la ferme, afin de la soigner.
À présent, elle allait mieux. Et bientôt, elle allait pouvoir reprendre une activité normale. Aussi en avais-je profité pour aider mon père, dépassé par le travail.
Comme je demandais des nouvelles d’Aigline à la convalescente, elle m’en avait donné ; mais elles n’étaient pas bonnes.
– Tiens !? Elle n’est plus avec Torotino ? m’étais-je étonné.
– Elle vient de changer.
Maman m’expliqua alors qu’Aigline était une dévergondée. Puis, pour conclure, elle me fit une prévision funeste:
– Si cela fait rire ses parents, ils ne riront pas tout le temps. De beaux jours les attendent.

Après Taureau, elle aurait fréquenté Antonin, le fils du boulanger Pêcheux, puis il y aurait eu Anselme Bergerais, celui du corroyeur de la scierie, puis le Camille, celui du berger, puis le Firmin, celui dont la mère fait des lessives, et bien d’autres encore, dont elle avait oublié les noms.
Or, à Vendeuvre, ses fréquentations commençaient par faire jaser. Et comme d’habitude, les principaux intéressés ne s’en rendaient pas compte.

Bref ! « La fille de l’Agnel », comme on l’appelait maintenant, n’arrivait pas à se fixer. Même que mes parents avaient dû garder leurs distances avec les Maupas. La preuve, ils n’étaient toujours pas venus prendre des nouvelles de maman. Alors qu’ils étaient au courant. Mais les miens ne désespéraient pas de les voir pousser la porte, un jour ou l’autre. Même si, en ce moment, avec eux, c’était plutôt bonjour-bonsoir.

Ce qui, malgré tout, ne les empêchait pas de se rendre de menus services, car, à cette époque-là, à la campagne, on était dépendant les uns et des autres. Surtout quand il vous tombait une tuile. Ce qui était arrivé lors des derniers labours où le coutre du brabant du voisin avait été brisé par une pierre.
C’est papa qui lui avait prêté sa charrue, en attendant que le forgeron ait le temps d’effectuer la réparation. Et comme ce dernier n’était jamais pressé, il avait fallu plusieurs relances avant d’obtenir satisfaction. Pendant ce temps, le père d’Aigline avait été bien content d’avoir été dépanné.

Mais question moisson, sauf incertitudes liées aux caprices du temps – dans des cas de force majeure comme celui-là, l’aide ne se refusant point –, ils travaillaient chacun de son côté. Cela évitait d’aborder les questions fâcheuses.
– Et tout cela à cause de qui ? répétait papa. À cause de leur gamine.

Voilà ce qu’était devenue, notre jeune voisine dans la bouche de mon père : une « gamine ». Pour ne pas dire « une sale gamine ». Et il le pensait parfois tellement fort, qu’on l’entendait tout haut.
Même qu’à son sujet, l’Edouard Fuliole, le fermier de Saint Gabriel, avait dit à l’Étienne Beaupré, menuisier de Thieffrain :
– Maupas ferait bien de marier sa fille. Elle a le feu au derrière. Et il va finir par avoir des pépins – tant il est vrai qu’à la campagne, on ne manie pas la langue de bois.
Or, pour une fois, ces propos étaient venus aux oreilles du père de la jeune fille. Et il les avait tellement mal pris qu’il était allé trouver le Fuliole, à sa ferme du chemin de Beurey, pour lui dire deux mots. Même qu’ils avaient failli en venir aux mains. Heureusement que le valet avait été là pour les séparer !

Curieusement, j’en éprouvai beaucoup de désagrément. Car, quoiqu’Aigline puisse faire, je n’aimais pas qu’elle fût la risée de Vendeuvre. Je voulais la garder telle que je l’avais connue autrefois lorsqu’elle était chez nous, partageant ma chambre et nos repas.
Mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne. Et j’évitai d’en parler pour ne pas raviver la blessure.

Bref ! Si ma mère n’était pas complètement guérie, son état s’était considérablement amélioré. Elle n’avait plus de température. Elle respirait mieux. Elle ne vomissait plus. Et c’était pour nous d’un grand soulagement.

Comme l’avait prévu papa, les Maupas avaient fini par rendre visite à la malade, s’excusant de ne pas être venus plus tôt, parce qu’« ils ne voulaient pas déranger » – c’est ce qu’ils nous avaient expliqué.
Aigline, curieusement, les avait accompagnés.
– Bonjour, qu’elle m’avait fait, en voulant m’embrasser, comme autrefois.
– Bonjour, que je lui avais répondu, en lui tendant une main qu’elle prit, en rougissant. Car elle ne s’attendait pas à ma dérobade.
Et elle était d’autant plus gênée en me voyant, qu’elle venait soudain de prendre conscience qu’elle avait quitté un enfant et qu’elle retrouvait un jeune homme – ce qui arrive quand on vit à côté des gens et qu’on les ignore.

Et il ne fallait pas être fin clerc pour comprendre qu’elle était davantage venue par curiosité que pour s’enquérir de l’état de santé de ma mère, car, depuis le certificat, elle voulait savoir ce que j’étais devenu.
Et plus tard, j’apprendrai par maman – après l’avoir questionnée à son sujet –, qu’elle m’avait trouvé fort à son goût.
– Mais ce n’est pas un parti pour toi, qu’elle avait conclu. Finalement soulagée de me savoir avec le Coigneux de L’Arclais.
En effet, la jeune fille – qui avait encore embelli – avait éprouvé peu de compassion pour ma mère, car elle était à peine montée au premier, préférant rester avec moi, au rez-de-chaussée.
Je lui avais proposée une chaise. Elle s’était assise. Mais après les salutations d’usage, la conversation avait vite tourné court, car, cela faisait longtemps que nous n’avions plus grand-chose à nous dire. Moi, avec mes histoires de forêt et de charbonnière. Elle, avec ses histoires de fréquentations, de bijoux et de fanfreluches.
Nous n’avions même pas osé évoquer l’histoire de la pépite. Laquelle avait été à l’origine de notre brouille.

Puis, les Maupas étaient repartis. Et, dès le lendemain, ma mère étant définitivement guérie, je reprenais le chemin des bois, plantant là Aigline et ses espoirs de reconquête.

CHAPITRE 14

MA VIE EN FORÊT

Finalement, à L’Arclais, il n’y avait que là où je me sentais bien.
Pourquoi ? Parce que, contrairement à l’Angèle, l’ancienne compagne du Coigneux, j’appréciais ces hautes futaies, ces boqueteaux et ces taillis, qui avaient tiré un véritable rideau sur le monde extérieur.
J’habitais un univers fermé, à la fois bienveillant et protecteur, comme devait l’être le paradis, au commencement du monde.

Ensuite, ce que j’ai toujours aimé dans la forêt, c’était sa paix. Et cet incommensurable silence qui m’habillait de son manteau de quiétude, mité de rares bruits l’hiver, plus fréquents l’été, mais toujours exercés avec retenue. Avec, par exemple, le craquement des feuilles ou des branches mortes, quand elles cédaient sous le pas des sangliers, des cerfs ou autres chevreuils, marchant pourtant sur la pointe de leurs sabots.
Par contre, l’averse des glands, des faînes ou autres châtaignes en automne, lorsque leurs fruits s’écrasaient sur le toit en tôle du charbonnier, nous réveillait, les nuits de grands vents.
Puis, il y avait aussi le gazouillis des oiseaux – celui du pouillot véloce avec son chant dissyllabique, annonciateur des beaux jours, celui du pinson des arbres ou du chardonneret qui répétait inlassablement ses courtes notes en cascade, avec sa fin toute en appoggiatures et en trilles ou celui du bouvreuil pivoine à robe rouge et à tête noire, au cri plaintif, qui vivait dans les jeunes taillis, sans oublier le tacata entêté du pic vert et les "hououh-hou-houououououh" nocturnes de la chouette hulotte auxquels répondaient les « ki-ouik- ki-ouik » stridents des femelles, la nuit.

Après, j’aimais…j’aimais…
L’odeur de bois fraîchement coupé, quand il transpire à l’endroit de la section, les parfums d'humus humide, de mousse, de terre douce et d'herbe. Puis les fragrances de champignons : celle de l’abricot de la chanterelle au chapeau orangé, celle de farine fraîche du petit gis de sapin qui pousse en ronds de sorcières, sans oublier celle de la coulemelle à l’odeur fruitée, dont l’anneau coulisse sur le pied comme la bague sur le doigt, celle du pied de mouton à la saveur poivrée et celle de la trompette de la mort en forme de corne d’abondance, au parfum de mirabelle. Lesquels rivalisaient avec les odeurs de truffe, qui, parfois, transpiraient du sol, facilitant ainsi le travail du Grivel, le chien truffier du charbonnier.
Enfin, le bolet cèpe et les morilles, dont on faisait des colliers de champignons séchés pour nos consommations hivernales, avaient un bouquet si particulier qu’ils embaumaient la vinée ¹ de mon hôte.
Combien de fois étions-nous allés à la chasse aux champignons ! Les doigts des deux mains n’y suffiraient point.
Et, à ce sujet, petite précision à l’adresse de ceux qui ne le savent peut-être pas, c’est que les champignons, qui ne sont ni plante ni fruit, ne se cueillent pas. On les chasse. Non pas au fusil, mais à l’arme blanche, avec un couteau.
Malheur à vous si vous les arrachez ! Il n’y en aura plus, quand vous repasserez la fois d’après. Vu que les filaments blancs qui les ont produits, et qui sont dissimulés sous la terre, pourriront. Et n’écoutez pas ceux qui, comme le père Maupas les cueille, prétendent le contraire.

Et les bougres savent si bien se terrer, qu’il est difficile, à nous autres chasseurs, de les débusquer. Même que vous pourriez passer dix à quinze fois à côté d’eux sans les apercevoir. Alors que vous savez très bien que la forêt en est truffée. Car le champignon est espiègle, qui n’a pas son pareil pour se travestir en cailloux, en feuilles mortes ou en châtaignes.

Par contre, si vous mettez la main sur l’un d’eux – un téméraire, un étourdi, un suicidaire en quelque sorte –, son inconséquence finira, un moment ou à un autre, par dénoncer tous ses congénères. Car le drôle n’est jamais seul, encordé qu’il est au pied, avec ses semblables – comme je l’ai expliqué –, un peu à la manière d’un alpiniste, par tout un réseau de fils souterrains.
Alors, vous en découvrirez un, puis deux, puis trois et votre panier se remplira à vue d’œil, car, peu à peu, le regard s’aiguise et l’esprit tout entier tendu vers cette curiosité de la nature à couleur laiteuse, vous finissez par penser « champignon » et vous ne voyez plus que « champignon ». Aussi, à votre grande surprise, il y en aura bientôt autant par terre que d’étoiles observées la nuit, au ciel, par temps clair.

Et s’il n’y avait que les champignons ! Mais il y avait les mûres aussi, puis les fraises et les châtaignes, avec les faînes, les noix et autres noisettes. Sans oublier les asperges des bois ou encore les jeunes pousses de bardane qu’on mangeait en soupe, comme les orties, sans oublier le gaillet gratteron dont on consommait les feuilles en salade et les graines que l’on torréfiait comme le café ou bien encore les cenelles broyées dont on faisait de la farine.

En forêt, on trouvait de tout. Et surtout une grande partie des plantes qui guérissent et qu’il serait vain de mentionner, tellement elles sont nombreuses.

Enfin, il y a également le braconnage, qui nous assurait un mode de subsistance complémentaire. Et dans cet art difficile, qui réclame patience et ingéniosité, le Coigneux, là encore, m’avait tout appris.
Et il ne fallait pas m’en remontrer en matière de piégeage – la pose des collets n’ayant plus aucun secret pour moi.
Et il en était de même pour la pêche à la fourchette, où j’étais devenu si habile pour attraper truites, tanches et autres brochets.
– Maintenant, tu n’es plus fils de paysan, m’avait déclaré « mon maître », un jour. Tu es un véritable homme des bois. Et la charbonnière sera pour toi quand je n’y serai plus.


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1. Cave, remise (Patois local)


L’héritage était chiche, au niveau patrimonial. Lequel se résumait en une cabane en bois au toit de tôle ondulée, une pièce, au sol de terre battue, faisant office de cuisine, de chambre et de salle à manger, une table, deux bancs, deux lits, une vieille commode, un gros poêle, puis une remise à côté, pour stocker le charbon et une vinée où l’on entreposait tout, sauf du vin… C’était à peu près tout.
Mais ce que le vieil homme m’avait appris était riche d’un enseignement que je comptais mettre en pratique.
Toutefois, un évènement imprévu allait une fois de plus contrecarrer mes plans.

 

CHAPITRE 15

UN MAUVAIS VENT SOUFFLE SUR LA MÉTAIRIE


Les grandes vacances… Enfin !
Le plus clair de mon temps, c’était à L’Arclais que je le passais, avec le Coigneux. Je faisais de mon mieux pour le seconder. Aussi ne tarissait-il pas d’éloges sur mon compte, même s’il regrettait mon choix, car, pour lui, il n’y avait rien de plus beau que le métier d’instituteur. Ne m’avait-il pas dit un jour qu’il regrettait de ne pas avoir étudié ? Et que la vérité était dans les livres? Mais, à la campagne, les études étaient secondaires.

Chaque jour avec lui était un émerveillement. Et je prenais de plus en plus goût à son métier.
Pourtant, un peu avant les moissons, il y avait eu du nouveau à la métairie – et je m’en souviens d’autant plus qu’il m’avait demandé mon âge et comme je lui avais répondu que j’avais tout juste seize ans et que c’était mon anniversaire, il avait dit :
– Je m’en doutais. C’est pourquoi, je t’ai préparé un petit cadeau.
Il m’avait tendu un petit paquet, enveloppé dans du papier journal et il avait ajouté :
– C’est moi qui l’ai faite.
J’avais ouvert. C’était une pipe sculptée.
J’étais très touché. Mais je n’eus pas eu le temps de me répandre en remerciements, car le père d’Aigline était venu me chercher, en coup de vent.

C’était un matin. Et il était arrivé en carriole.
– Mon pauvre Vincent ! qu’il répétait. Mon pauvre, pauvre Vincent !

Je me demandais bien ce qu’il me voulait, avec sa casquette qu’il tenait à la main, et qui faisait un huit, à force d’avoir été torturée entre ses grosses mains de paysan – la faute aux mots qui ne voulaient pas sortir.
Il m’avait surpris là, alors que j’étais en train de rentrer du charbon avec ma barouette. Justement, le Joseph venait juste de me dire :
– Dépêchons-nous, il va faire de l’orage.

Le voyant, planté devant moi, l’air gauche et le front trempé de sueur, tellement il transpirait, moi, j’attendais.
Mais le pauvre homme avait du mal à reprendre ses esprits. Car il y a des choses qui ne sont pas faciles à dire. Puis, après maintes hésitations, il avait tout de même réussi à articuler :
– Ton père… Vincent… Ton père vient de partir.
– Partir… ? Pour où ?
On s’était regardé avec le charbonnier. Je l’avais vu poser sa pelle. Puis s’avancer vers nous, en se grattant la tête, l’air perplexe.

Moi, bêtement, je pensais que mon père était allé à Troyes, la ville voisine. Peut-être qu’il avait des affaires à régler là-bas ? D’autant plus que je les avais vus tous les deux, ma mère et lui, en train de labourer le champ des Cailles, il y avait huit jours à peine.
À moins qu’il ne se soit rendu au chevet d’un cousin ou d’une cousine. Ce qui était encore possible…La cousine Simone, de Balnot, par exemple ? Ou la grand-mère Marguerite de Bar-sur-Aube ? Pourquoi pas ? Ou encore le brave oncle Charles des Riceys ? Lesquels étaient en âge d’avoir des pépins de santé.

J’étais même allé jusqu’à supposer une hospitalisation. Un accident est si vite arrivé dans le métier de mon père. Mais non. La réalité était loin de ce que j’avais imaginé.
– Il est mort, avait-il fini par déclarer, après un nième raclement de gorge.
Le ciel me serait tombé sur la tête qu’il n’en aurait pas été autrement.
– Mort !?
– M…mort, répéta-t-il, comme en écho.

Un coup de massue. Une sensation étrange, accompagné d’un doute – non, ce n’était pas possible ; il se trompait –. Puis, soudain, un grand vide. Un moment de solitude intense… Et enfin, la conscience d’une évidence – il fallait me faire une raison.
– C’est sûr ?
– Sûr.
Puis une ultime remise en question… Mon messager s’était trompé ? Ou alors il aurait été abusé par une personne digne de foi – laquelle aurait entendu l’affreuse nouvelle par un tiers puis l’aurait colportée sans vérifier –. Et lui, le père d’Aigline, l’aura prise pour argent comptant ?
Après tout…pourquoi pas ? On avait déjà vu choses plus drôles que cela.
Mais lorsqu’il m’affirma qu’il l’avait vu, de ses propres yeux, sur son lit de mort, je compris qu’il ne me restait plus qu’à accepter l’inacceptable.
– Et ma mère ?
– Ta mère ? Elle t’attend.
– Vas-y tout de suite, avait fait le Joseph.

CHAPITRE 16

AU CHEVET DE MON PÈRE

– Je te laisse, avait dit le fermier.
La cour était déserte. Aucune bête dehors, mis à part deux ou trois canards pataugeant dans la mare. Même les poules avaient été rentrées. Quant aux volets, ils étaient fermés…
J’ouvre la porte – laquelle, comme je l’ai déjà dit, n’a jamais eu de clefs –. Il fait noir comme dans un four… Personne au rez-de-chaussée. Je grimpe les escaliers. Arrive sur le palier. Longe l’étroit couloir. De la lumière dans la chambre des parents. Tout est grand ouvert. J’avance…
Le spectacle est saisissant.
Un lit. Un chandelier. Une bougie allumée sur une table de chevet. Un réveille-matin arrêté. Puis mon père allongé, en costume du dimanche et chapelet à la main – une statue de cire !
– Vincent !? Mon Dieu, quel malheur !
Maman se lève et se jette dans mes bras. Elle est en pleurs.
– Comment c’est arrivé ?

Pas de réponse. Je comprends qu’elle est perdue. Je la reconduis vers le fauteuil qu’elle vient de quitter. Pour la laisser reprendre ses esprits. Puis, après l’avoir réconfortée, c’est d’une voix entrecoupée de longs sanglots qu’elle m’explique qu’hier, papa était en train de fendre des bûches, devant la remise…

À un moment donné, il était rentré, s’était versé un verre sur la pierre à eau, puis était ressorti. Il était trempé.
Comme il avait un air bizarre, elle lui avait demandé si ça allait. Il lui avait répondu « oui ». Et il s’était remis au travail. Mais cela n’avait pas duré longtemps. Derrière les carreaux, elle l’avait vu se tenir la poitrine tout à coup. Puis s’affaisser sur le tas de bois, qu’il venait de couper…
Elle avait couru aussitôt et avait tenté de le faire revenir à lui. Mais il n’y avait rien eu à faire. Elle s’était alors précipitée vers la maison d’en face. Comme Aigline était là, elle lui avait demandé d’aller chercher le docteur Clochet. C’est ce qu’elle avait fait, en filant à bride abattue sur son vélo. Heureusement qu’il était chez lui.

Finalement, il était arrivé avant le retour de la petite –bien qu’elle eût fait vite –, malgré les deux ou trois kilomètres qui nous séparaient de son cabinet.
Hélas ! Il n’avait pu que constater la mort de papa. « Crise cardiaque ! » avait-il diagnostiqué, en rédigeant le certificat de décès. Puis, en l’absence du père de la jeune fille, il avait aidé ma mère à le remonter dans sa chambre. Puis il était reparti en lui souhaitant bon courage.
Ensuite, Aigline – encore elle –, s’en était allée prévenir monsieur le curé, pendant que son père s’était rendu à la mairie pour y déposer le certificat, remis par le docteur.
Et tout s’était enchaîné. L’abbé Dumortier s’était déplacé, lui aussi, seul et sans enfant de chœur. Comme il était trop tard pour donner l’Extrême-onction à son paroissien, il s’était contenté d’une brève bénédiction. Puis, une fois la date des obsèques fixée, autour d’un café proposé par maman, il l’avait quittée, après avoir fait tout ce qu’il avait pu pour la réconforter.

Après, la mère d’Aigline était venue lui donner un coup de main pour faire le nécessaire. À savoir, procéder à la toilette du défunt et préparer l’accueil des « veillleux » qui allaient venir le lendemain, en soirée.
C’est qu’il ne fallait pas trop tarder, car nous étions en septembre et ce mois-là avait été particulièrement chaud. Et l’orage se montrait menaçant, bien qu’il ne se décidât toujours pas à percer.

C’est aussi la raison pour laquelle on ne s’expliquait pas pourquoi mon père avait décidé de fendre du bois, entre onze heures et midi, autrement dit en pleine fournaise. Cela ne pressait pas. Mais, c’était un entêté. Et quand il avait décidé quelque chose, il ne fallait pas le contrarier. Et voilà le résultat !
– Tu sais, m’avait expliqué maman, les Maupas ont été bien intentionnés. Sans eux, je ne sais pas ce que j’aurais fait.
Il est vrai qu’à cause de leur fille, nos deux familles avaient été un peu brouillée – mon père surtout ; leurs seuls contacts se résumant en un bonjour-bonsoir de circonstance –. C’est – mais dois-je le rappeler ? – ce qui m’avait valu de rejoindre le Coigneux, au fin fond de sa forêt de L’Arclais. Situation que mes parents avaient eu du mal à digérer. D’autant plus qu’à la ferme, on avait cruellement besoin de moi.
Mais, ne voulant pas rajouter de la peine à ma peine, mes parents, d’un commun accord, avaient décidé de se passer de moi. Bien que la bonne marche de la métairie soit une lourde charge pour eux, qui étaient déjà âgés.
Encore aujourd’hui, je m’en veux de les avoir abandonnés. Et je me dis que si j’avais été là, tout cela ne serait peut-être pas arrivé. Mais, on ne pense pas à tout cela quand on est jeune.

CHAPITRE 17

LES OBSÈQUES

Nous avions descendu mon père dans la salle à manger du rez-de-chaussée, pour la circonstance. Et l’avions allongé sur la table, pour accueillir les visiteurs susceptibles de venir lui rendre un dernier hommage.
Puis, en dessous, nous avions dû disposer de grands bacs remplis d’eau glacée tirée du puits, tellement il faisait chaud, malgré les murs épais et les volets fermés.
Nous avions également dressé quatre cierges autour du corps. Puis, sur un guéridon, une soucoupe d’eau bénite, avec un rameau de buis, avait été mis en place pour la bénédiction du défunt.

Il faut dire que nous avions eu de nombreux visiteurs, puisque le tout Vendeuvre avait défilé la journée entière. Sans oublier les petits villages alentours, comme Beurey, Thieffrain, Magnant, La Villeneuve-au-Chêne, Magny-Fouchard, Amance, le Puits-et-Nuisement, Montmartin ou Villy-en-Trodes – jusqu’au Coigneux, qui avait tenu à quitter ses bois pour nous témoigner son amitié –, chacun n’ayant pas hésité à interrompre ses activités, alors qu’elles sont nombreuses à la campagne, pour saluer mon père une dernière fois et nous apporter un soutien moral.
Et personne n’aurait envisagé de s’abstenir, car il était très estimé. D’autant plus qu’il faisait partie du corps des sapeurs-pompiers et qu’en la matière, il était très dévoué.

Ensuite, une fois tout le monde parti, les parents d’Aigline étaient venus pour la veillée – leur fille étant restée à la maison pour surveiller ses frères et sœurs –. Les Bouvreux également s’étaient déplacés avec leur fils Thomas – celui qui s’était cassé la jambe – lequel participait à tous les évènements, heureux ou malheureux, susceptibles de se produire dans la commune, car il avait une belle voix.
Puis, il y eut aussi Marguerite Fuliole et son mari Édouard, tous deux cultivateurs à la ferme Saint Gabriel – les mêmes qui avaient failli s’empoigner avec le père Maupas, à cause d’Aigline – et Edmonde Beaupré, avec Étienne, son époux, menuisier au village de Thieffrain. Quant aux cousins de Balnot et à l’oncle Charles, des Riceys, ils étaient présents, eux aussi, malgré leur soucis de santé.
Il ne manquait que la belle-mère de papa, la grand-mère Marguerite de Bar-sur-Aube, qui ne pouvait pas se déplacer en raison d’une polyarthrite qui l’handicapait pour marcher – puisque, côté paternel, il n’y avait plus personne –. Ce qui faisait qu’avec ma mère et moi, nous étions une douzaine…

Et chants et prières de monter dans la nuit, interrompus par une petite collation que ma mère avait préparée, avec madame Maupas.

Puis, le lendemain, l’office fut également un moment bien difficile à supporter. D’abord, l’église Saint Pierrre de Vendeuvre était pleine. Ensuite, l’abbé Dumortier prononça une homélie si pathétique, en rappelant les moments marquants de la vie de papa, que l’on ne put contenir nos larmes.
Enfin, les pompes funèbres mirent mon père sur un corbillard que nous suivîmes à pied, jusqu’au cimetière, au pas lent d’un cheval qui n’en pouvait plus. Car il faisait si chaud que le goudron fondait sur la route ! Ce qui n’était pas banal en ce début d’automne.
Au moment de partir, et alors que le fossoyeur donnait un dernier coup de pelle, deux personnes sont venues me trouver.
Aigline, d’abord. Aigline, que je n’avais pas remarquée, vu qu’elle s’était mise à l’ombre d’une tombe, tant à cause du soleil que pour ne pas troubler mon recueillement. Une Aigline plus belle que jamais, qui m’a embrassé comme autrefois – cette fois, je ne m’étais pas dérobé, enfermé que j’étais dans ma peine –, et j’en avais été tout remué.
Puis, monsieur le Baron, qui m’avait dit :
– Demain, tu viendras me voir au château. J’ai à te parler.
Nous avions beaucoup de choses à nous dire, en effet. Surtout pour l’avenir de ma mère et pour laquelle je craignais le pire.

 

CHAPITRE 18

CHEZ MONSIEUR LE BARON

Ce n’était pas la première fois que je montais au château. Mais à chaque fois, il me faisait un drôle d’effet. De par sa taille d’abord, tant étaient vastes la bâtisse et son parc. Et ensuite, de par la majesté du lieu qui, depuis le 12ème siècle jusqu’à la révolution, en passant par les guerres de religion, avait traversé bien des tempêtes, subissant, après coup, dégradations, amputations et transformations.
Laquelle propriété, d’ailleurs, appartint respectivement à Miles de Noyers, maréchal de France, qui la céda à Henri de Luxembourg, duc de Piney et prince de Tingry, et échut à Jean de Mesgrigny gouverneur de Champagne, puis au marquis de Boutillier et à Gabriel Pavée de Vendeuvre, conseiller du roi et pair de France. Excusez du peu !

Il s’agit d’un endroit remarquable et chargé d’histoire puisque Louis XIII, invité par Marguerite-Charlotte, belle-sœur du duc de Luynes, qui en était alors propriétaire, y séjourna.

Enfin, cet édifice est entouré de tant de secrets et de mystères qu’il m’a toujours fait froid dans le dos.
On raconte qu’il est doté d’oubliettes et de tout un réseau de souterrains, tellement conséquent qu’on pourrait s’y perdre. Paraît-il qu’on peut même aller jusqu’au village de Beurey ? pourtant distant à plus de huit kilomètres d’ici ?, sans déboucher à l’air libre !

Mais le pire, ce sont les anciens qui, lorsqu’arrive octobre, rapportent que lors de la nuit des Trépassés, laquelle a lieu tous les trente du mois d’octobre ? autrement dit, celle qui précède la Toussaint ?, la cruelle Mélusine, transformée en femme-serpent par la volonté de Vendeuvrois revanchards, tellement elle leur en avait fait voir, hurle des imprécations du haut de la Tour du Diable ! Réclamant notamment la fin du monde afin d’abréger ses souffrances.
Même qu’un soir, des gens qui passaient par là, l’avaient aperçue sortant du puits, situé dans la cour d’honneur !

Enfin, le fait d’être l’invité de monsieur le Baron, propriétaire des lieux et de la métairie de mes parents, m’en imposait également. Nous ne sommes pas du même monde, et, avec lui, malgré son apparente bonhommie, je ne me suis jamais complètement senti à l’aise, car il a toujours été un peu condescendant.

J’arrive à la conciergerie. Me présente – on me dit que je suis attendu –. Traverse la cour d’honneur. Et sonne à la cloche.
Un serviteur m’ouvre. Je pénètre dans le grand vestibule. Devant moi, la statue d’un nu gigantesque posé négligemment sur un socle attire les regards. Sur les murs, s’étale toute une théorie de tableaux et de tapisseries, avec, au-dessus, des hauts-reliefs dorés en stuc, représentant des scènes mythologiques, et qui font le tour de la pièce.
– Montez! Monsieur le Baron vous attend à la bibliothèque.
D’un coup d’œil je mesure l’escalier en pierre sculpté par le Troyen Simart. C’est haut.
Je m’exécute. J’arrive au premier – c’est la première fois que j’y mets les pieds –. Et là, je n’en reviens pas ! C’est fantastique ! Jamais je n’avais vu pareil spectacle. On ne voit pas les murs ! Dissimulés qu’ils sont par des milliers et des milliers de livres rangés tranches sur tranches, sur des rayonnages, derrière des vitres immenses, courant du sol au plafond ! Impressionnant !
Et j’en étais à me demander si le châtelain avait lu tout cela, car, assurément, une vie n’y suffirait pas ? combien la collection du charbonnier, avec ses brochures de la Bibliothèque bleue, me paraissait ridicule à côté ?, lorsque j’entends une voix :
– Entre !
Je me retourne. Par la porte entrouverte, j’aperçois Monsieur le Baron, assis derrière un grand bureau, et tournant le dos à des fenêtres immenses, lesquelles offrent un panorama saisissant sur le parc magnifique.
Il est en train de prendre des notes qu’il puise dans un vieux manuscrit jauni étalé à côté de lui.
– Tu devines pourquoi je t’ai fait venir ?
– Je crois savoir, balbutié-je.
– Avance ! N’aie pas peur.
Il se lève, me serre la main, me propose un fauteuil, puis demande :
– D’abord, comment va ta mère?
– Autant que l’on puisse aller, en pareil cas.
– Bien sûr…bien sûr. C’est une épreuve terrible. Et pour elle, c’est le commencement de la grande solitude.
– ?a va être difficile en effet.
– Je m’en doute. Alors, écoute bien. Voici ce que je te propose.

C’est alors qu’il m’explique que papa était métayer et que lui, en tant que propriétaire ne peut pas se permettre de laisser une terre à l’abandon et qui plus est, ne rapporte pas. D’autant plus qu’une fois en friches, il sera plus difficile de la remettre en état. Et comme mon père avait déjà du mal à l’entretenir de son vivant – surtout depuis mon départ –, il ne voit pas comment une femme peut, à elle seule, labourer, herser, semer et récolter. Ce n’est pas possible.

Alors voilà ce qu’il me suggère :
– Tu as tout juste seize ans. C’est sans doute un peu jeune, d’autant plus que tu n’as pas fait ton service militaire. Mais, à la rigueur, je peux arranger cela. Par contre, j’aurais besoin de savoir ce que tu comptes faire. Est-ce que tu veux continuer à travailler en forêt, à la charbonnière du Coigneux ? Ou rester à la ferme pour remplacer ton père ?

Pris au dépourvu, je ne sais que dire.
– Note bien que tu n’es pas obligé de me répondre tout de suite. Il ne faut pas brusquer les choses. Je vais te laisser un peu de temps pour réfléchir. Mais ne tarde pas trop. Nous sommes en automne et c’est le moment des labours. Aujourd’hui, c’est lundi. Je vais te donner deux jours. Le temps d’en parler à ta mère. Puis tu reviendras me voir mercredi pour me dire ce que vous avez décidé. Mais, crois-moi, c’est ce que vous avez de mieux à faire.

Je ne me sens toujours pas la force d’habiter devant les Maupas, à cause d’Aigline, même si elle est en pension. Même si ses parents ont été d’un grand secours pour maman au cours de ces derniers évènements. Même si ma mère me dit que la jeune fille a beaucoup changé.
Mais je n’oublie pas que c’est à cause d’elle que j’ai rejoint la cabane de L’Arclais.
Malgré tout, dans l’immédiat, c’est l’avenir de maman qui me préoccupe. Et je ne dois pas m’arrêter à des conditions purement égoïstes.

– Et si je ne reprends pas la métairie ?
– Je chercherai un nouveau métayer. Ne t’inquiète pas. J’en ai déjà un en vue. Je ne lui en ai pas encore parlé, car, avant, je voulais connaître ta position. Mais c’est sûr qu’il acceptera.
Comme quoi, monsieur le Baron avait tout prévu.
– Et maman ?

Là encore, il a une solution qui pourrait lui convenir. Puisque, m’explique-t-il, si elle le souhaite, elle peut venir travailler au château. Il y a de quoi s’occuper. Aux cuisines, à l’entretien ou à la lingerie.
– De l’Agnel au château, ça va faire loin pour elle. Surtout l’hiver.
– Elle ne restera pas à l’Agnel. Tu penses bien que s’il y a un nouveau métayer, elle devra déménager. Obligatoirement. Puisque l’homme, auquel je pense, a femme et enfants. C’est bien pour cela qu’il serait souhaitable que tu reprennes derrière ton père. ?a couperait court à tout. Et comme cela, tu pourrais garder ta mère près de toi.
– Sinon, où est-ce qu’elle irait ?
– Au château. Nous avons des chambres.

Pour résumer, si elle l’accepte, Maman deviendra la bonne-à-tout-faire de Monsieur le Baron…
J’hésite. Franchement, je ne sais pas ce qui lui conviendrait le mieux. D’autant plus que, pour les raisons indiquées, et au risque de me répéter, le château de monsieur le Baron, je ne l’ai jamais aimé. Il m’a toujours fait peur.
– À mercredi, qu’il me fait, en me serrant la main. Tu me tiens au courant. Et je tiens à vous renouveler mes sincères condoléances, à tous les deux.
– Je n’y manquerai pas, avais-je alors conclu, en partant.

À présent, il ne nous restait plus qu’à peser le pour et le contre, maman et moi.

A SUIVRE

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