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.......................LUCIE
..............................LA
FILLE
........................................QUI
VIVAIT
..................AU
MILIEU DES VIPÈRES
................................Un
roman
............................................................de
.............................................................
Christian Moriat
Chapitre 3
AUX LAURIERS ROSES
Huguette et Josette Bellemanière.
Tels sont en effet, les noms de mes deux charmantes hôtesses.
Lesquelles sont aux petits soins avec leurs pensionnaires. Moi,
y compris. Ce que le garde rural n'avait pas manqué de sous-entendre.
La table y est bonne. Le couchage
y est douillet. Autant d'atouts qui font de leur établissement
une pension de qualité.
À ma disposition, elles m'ont réservé une chambre
à l'ancienne, avec poutres apparentes et aux murs tapissés
de papier à fleurs aux dessins généreux et
délicatement peints à l'aquarelle, dans une tonalité
rosée, représentant des églantines. Lesquelles
confèrent à l'ensemble une composition empreinte de
douceur, de fraîcheur et de romantisme. Quelques tableaux
illustrant des scènes champêtres, telles que "moissonneurs
au travail", "retour de troupeaux", "Cour de
ferme", ou "Intérieur de chaumière",
ornent les murs avec goût et distinction. Le tout avec discernement.
En outre, la pièce est spacieuse, agréable et bien
éclairée. D'autant plus qu'elle s'ouvre plein sud,
côté potager. Et de ma fenêtre, j'aperçois
au loin la colline de Pondière, que je m'étais mise
en devoir d'escalader, avant que d'avoir été stoppé
net, suite à l'intervention autoritaire d'un agent municipal
zélé, mais ô combien prévenant.
Il est aussi à noter que
la chambre est d'une remarquable propreté. Aucune toile d'araignée
au plafond. Aucune tache sur les draps de lit. Aucune bouloche sur
une couverture de pure laine vierge, que je me suis empressé
de retirer en raison de la canicule. C'est ce qu'il m'avait été
permis de constater, lorsque j'avais soulevé la superbe courtepointe
blanche de coton brodée, qui la recouvrait.
Aucune poussière, non plus.
Ni sur le haut de l'armoire de campagne - que torchon, la plupart
du temps, néglige -, ni sur la commode, ni sur la table de
chevet, ni sur la tablette de la cheminée de marbre rose,
ni sur le bureau. Et, chose plus rare encore, on aurait eu beau
se mettre à genoux, on n'aurait remarqué aucun mouton
en train de courir sous le large sommier à deux places, dès
que la porte faisait courant d'air avec la fenêtre.
Enfin, au-dessus du meuble de toilette en bois, doté d'une
cuvette en céramique, insérée en son plateau
de marbre blanc, je remarque un miroir de fond qui renvoie, en même
temps que la lumière, le reflet de mon visage encadré
par mon abondante chevelure.
Si je veux descendre dans la salle à manger commune, je me
rends compte qu'un rapide coup de peigne s'impose. Afin de ne pas
ressembler à la friche que je désirais visiter tout
à l’heure.
Que penseraient les hôtes de cette respectable maison, s'ils
me voyaient ainsi ?
Sans doute me prendraient-ils pour un fou.
À présent, voici
venue l'heure du dîner...
- Et pour nos petits invités, ce soir, Huguette et moi, nous
vous proposons : soupe de légumes avec ses croûtons,
tofaille de pommes de terre, lards, poireaux et oignons, coiffés
d'un lit de Saint Nectaire au goût inimitable de noisette
et comme dessert, notre spécialité, une délicieuse
tarte aux brimbelles. Bon appétit.
C'est Josette, la cadette des sœurs Bellemanière, qui
vient d'annoncer le menu, le tout saupoudré de ses habituels
rires communicatifs qui, chez elle, ont fondé la popularité
d'un personnage tout en orange vêtu, qui, du potiron avait
adopté, non seulement la couleur, mais également la
forme - honni soit qui mal y pense.
Sa sœur, contrairement à elle, étant plutôt
tout en hauteur et tout en os.
Nous sommes une bonne demi-douzaine
de convives réunis dans la salle. Mais nous ne faisons pas
table commune. Car, d'après ce que l'on m'avait précédemment
expliqué, si chacun dispose personnellement de la sienne,
c'est parce que, auparavant, la pension ayant été
une auberge, ses propriétaires avaient tenu à garder
la même configuration, pour leur espace restauration. Ce qui,
de prime abord, pouvait laisser présager un peu moins de
convivialité. Ce qui ne sera toutefois pas le cas. À
l'exception de quelques convives qui tiennent à garder leur
domaine secret, en observant un mutisme volontaire tout en affichant
un air sévère et quelque peu pincé.
Notamment devant moi, se tient
un vieillard, probablement veuf ou célibataire, au dos voûté
- de lui, c'est tout ce qu'il m'est donné d'observer, car
il n'attend pas le dessert pour partir. Tant apparemment, les repas
sucrés semblent lui répugner. Ce dont il a tort, car,
de l'avis de tous, les pâtisseries d' Huguette sont de haute
volée.
Je le sais pour les avoir testées.
Or, comme il est toujours attablé avant que je n'arrive,
je n'ai jamais pu le voir de face. Ni échanger quoi que ce
soit avec lui. Aussi, "l'air pincé", ci-dessus
évoqué, ne peut, à lui s'appliquer. En outre,
comme il ne quitte jamais sa chambre, je suis convaincu qu'en le
croisant à l'extérieur, que ce soit dans la rue ou
dans le jardin, je serais bien en peine de deviner qu'il s'agit
bien de la même personne qui partage ses repas avec moi, à
la pension Bellemanière.
Bref ! C'est un ours.
À ma gauche, est attablé
un couple de vieux rentiers. D'après ce que j'ai entendu
dire, ils auraient été à la tête d'une
importante fabrique d'électroménagers, à Casablanca.
Ce sont donc des Pieds-noirs, que le gouvernement marocain avait
poliment et fermement prié de rentrer chez eux, à
l'heure de l'indépendance, en échange de la saisie
de leur entreprise, pour une valeur qui, selon eux, avait été
dérisoire. C'est ce qu'ils m'apprendront plus tard. Se félicitant
toutefois de ne pas avoir souffert de la vindicte populaire, telle
que l'ont subie les colons algériens, mis dehors manu militari
par le FLN.
Ce sont des habitués qui, par précaution, et estimant
que le vent pouvait tourner, avaient eu la présence d'esprit
de se constituer un bas de laine suffisamment conséquent,
afin de leur permettre de mener une vie confortable lors d'un éventuel
retour en France. Ce qui, hélas, comme je viens de l'indiquer,
fut pour eux, le cas. À l'ombre d'une propriété
cossue, acquise en Champagne. Avec parcours de golf, courts de tennis
et piscine. Excusez du peu.
Bref ! De pauvres "petits malheureux".
Selon leur explication, c'est au cours d'un voyage en Auvergne qu'ils
avaient découvert le pittoresque village de Lagarde-Darjevals,
parce qu'ils s'étaient inopportunément perdus. La
faute aux tracés alambiqués de routes qui se plaisent
à embrouiller les automobilistes. Comme la nuit tombait,
ils s'en étaient allés frapper à la porte de
Josette et d'Huguette - comme moi-même, je l'avais fait par
la suite -, ces dernières leur ayant ouvert tout grand leur
porte, en même temps que leurs bras. Ce qui leur permit de
passer un séjour aux "Lauriers Roses", qu'ils ne
regrettèrent point. (C'est du moins ce qu'ils m'avaient confié,
alors que, plus tard, on me révélera que les motifs
de leur présence ici, étaient d'une toute autre nature.
Comme quoi on peut raconter n'importe quoi au naïf que j'étais
à l'époque. Et finir par prendre des calembredaines
pour argent comptant.)
Et c'est alors, selon madame Geneviève Ledernaut - appelons-la
par son nom -, qu'à son retour en terre champenoise, elle
fut fort étonnée de constater qu'elle ne souffrait
plus de ces troubles respiratoires, dont elle était sujette.
En effet, toutes ses infections courantes qui empoisonnaient jusqu'à
présent son existence, avec sinusites répétitives
et rhinites chroniques, n'avaient point été rapportées
dans ses bagages. Ce qui la surprit, mais n'étonna point
son médecin. Qui lui expliqua que l'air sulfuré, respiré
à longueur de journée, en ces lieux, exerce une action
anti-inflammatoire sur la sphère ORL, de par ses vertus décongestionnantes,
mucolytiques et régulatrices des fonctions nasales.
En d'autres termes, d'après lui, "le soufre est le trésor
de la santé respiratoire". Dont il ne faut pas se priver.
Aussi, joignant l'utile à l’agréable, le couple
de retraités se fait-il, chaque année, un devoir de
faire une vivifiante cure soufrée, avec pour complément
au traitement, la bonne cuisine du terroir des deux sœurs -
l'une n'allant pas sans l'autre, si on veut obtenir un résultat
probant.
Tel avait donc été son narratif.
Brun de cheveux et hâlé
de teint, l'époux ne fait pas son âge, tant il fait
jeune et tant il est grand de taille, même quand il est assis.
Avenant de visage, tout en lui attire la sympathie. Quant à
ses gestes, ils sont aussi mesurés que ses paroles, tellement
avant de s'exprimer, il pèse ses mots, au milligramme près.
Tout le contraire de sa femme, une blondinette joufflue et tout
en rondeur, qui n'attend pas la réponse aux questions qu'elle
a préalablement posées. Vu qu'elle est tout, sauf
réservée. Ce qui n'empêche pas de la trouver
infiniment charmante - en apparence, du moins.
Aussi n'a-t-elle point tardé - à ce qu'il m'avait
semblé -, à mettre les hôtesses dans sa poche.
Notamment Josette, la cadette des sœurs Bellemanière
qui, sans être cancanière, adore parler, même
quand elle est toute seule.
Aussi, les deux font-elles la paire. Il est vrai aussi qu'elles
se connaissent depuis longtemps, puisque, d'après ce qu'elle
m'a répété, elle fréquente l'établissement
depuis plusieurs années.
Ensuite, à ma droite, il y a une femme entre deux âges,
toute droite et maigre comme une épingle à cheveux
- façon vieille Anglaise -, venue soigner ici, ses sinusites.
Du matin au soir, on la découvre, un livre à la main.
Même à table. Aussi, du même coup qu'elle s'alimente,
n'est-il pas faux de prétendre qu'elle mange en même
temps, les lettres de ses romans à l'eau de rose, dont elle
fait son ordinaire. Ce qui lui confère un regard si flou
que, lorsqu'on est amené à lui parler, on s'en veut
de l'avoir dérangée. Vu qu'elle paraît sortir
d'un rêve perpétuel. Ce qui limite les échanges.
À moins de l'orienter vers son insatiable passion, qu'est
la lecture. Dont elle a fait son domaine privilégié.
Selon toute vraisemblance, et à son sujet, il s'agit d'une
de ces demoiselles qui, "avant de passer l'hiver"¹,
cherche dans la littérature sentimentale, l'amour qu'elle
n'a point trouvé dans la vie réelle. Lequel leur fait
cruellement défaut.
Aussi, devant son assiette, et au risque de me répéter,
prétendre qu'elle déjeune, serait exagéré.
Disons plutôt qu'elle s'alimente par nécessité.
Car, une fois sortie de table, nul doute qu' elle se rappellera
davantage des dernières péripéties vécues
par ses héroïnes, que du menu qu'elle vient de prendre.
Ce qui constitue un involontaire affront à l'excellente cuisine
de la pension. Mais les cuisinières, sont à ce point
habituées à elle, qu'elles ne lui en tiennent pas
rigueur.
Bref ! C'est une ombre si transparente qu'on pourrait voir au travers.
Enfin, il y a les autres. Celles
et ceux dont on ne parle pas. Vu que, n'ayant rien de particulier,
ils ne méritent pas qu'on s' y attarde.
Il y a notamment deux grands-mères qui passent leur temps
à tricoter chaussettes et cache-nez - longs, les cache-nez,
comme des jours sans pain -, pour leurs fils et leurs petits-fils.
Afin qu'ils n'aient pas froid, lors de l'arrière-saison à
venir. Et qui ne se parlent pas, faute d'avoir dit tout ce qu'elles
avaient à se dire.
C'est le propre des personnes d'un certain âge qui, à
force de vivre l'une à côté de l'autre, ont
épuisé tous les sujets de conversation.
Bref ! Deux muettes et qui, en plus, sont privées de l'usage
partiel de l'ouïe... à moins de leur parler dans le
tuyau de l'oreille.
_______________________________________________________________________________
1. Avant de finir "vieille
fille" (argot).
Il y a aussi, celle qu'on appelle "l'Ancienne", personnage
bourré de tics et de tocs. Qui donne à ce point le
tournis, qu'il n'est pas souhaitable de l'évoquer. Étant
donné que ce serait non seulement épuisant de la regarder,
mais l’écouter, constituerait également perte
de temps.
Il s'agit en outre d'une personne qui, à force de mettre
son nez partout, a fini par être dotée d'un appendice
long et coudé, comme fer à souder. Ce qui contraint
les gens à faire un détour, lorsque par malchance,
le hasard les oblige à la rencontrer.
Bref ! Elle ne parle pas, elle saoule.
Il y a, enfin, un petit monsieur,
tout petit petit, dont les pieds ne touchent pas terre, une fois
assis sur sa chaise. Même qu'il devrait se mettre sur ses
genoux, pour être à portée d'assiette. Et qui
est reposant, tant il ne fait pas de bruit.
Puis, comme sa langue est aussi courte que ses jambes, il n'est
guère loquace. Ce qui ne trouble ni l'attention de "la
vieille anglaise", ni le verbiage impénitent de notre
ancienne entrepreneuse en électroménager, ni les cancans
de la femme-au-nez-coudé.
Bref ! Un homme qui a oublié de grandir. Et qui est très
propre et très correct.
Tel que précédemment
mentionné, nous sommes donc une bonne demi-douzaine à
prendre pension aux "Lauriers Roses". Tous "gens
plus ou moins frais", venus - c'est ce que j'avais cru comprendre
à l'origine -, soit pour questions de santé, soit
pour raisons gastronomiques, soit encore par habitude, soit, enfin,
parce qu'ils sont en panne de voiture - puisque tel est mon cas.
Sans oublier celles et ceux qui sont là. Mais qui, si on
le leur demande, vous répondront qu'ils ne savent pas pourquoi.
Conséquemment, il en résulte qu'avec mes vingt-deux
printemps au compteur, je suis quelque peu perdu au milieu de ces
hôtes qui - oserais-je le dire -, sont "en fin de saison".
Au fait, j'allais oublier. Depuis peu, derrière la fenêtre,
j'ai aperçu une personne qui m'observait pendant que je mangeais.
Laide. Très laide. Et simiesque d'allure.
Est-elle fille ? Est-elle garçon ? Je l'ignore. En tout cas,
elle fait peur. Avec sa macule violette, plaquée sur sa joue
droite. Et ses cheveux bleus. Que lui ai-je donc fait pour qu'elle
me fixe ainsi des yeux ? Puis, lorsqu'elle se rend compte que je
la regarde. Vite ! Elle se baisse sous la croisée. Pour mieux
se cacher. Puis, une minute après, elle recommence. Cela
finit par devenir agaçant. D'autant plus que cela s'est produit
plusieurs fois.
C'est sans doute le bredin ou la bredine de la commune. On ne peut
pas y échapper. Il y en a toujours un ou une, dans toutes
les petites localités. Même que les habitants en sont
fiers. Qui prétendent qu'un innocent, cela apporte bonheur
et prospérité au village.
Pas grave. Mais c'est tout de même bizarre.
Voilà. Maintenant, j'ai
tout dit.
À SUIVRE