ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul

Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour Parution Septembre 2019 http://www.lepythagore.com

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat

 

CHAPITRE 36

EN ROUTE POUR L’HÔPITAL !


J’ai cherché ce qui pourrait bien faire plaisir à maman. Quelque chose à nous. Qui soit de chez nous. Et…qui vienne de moi. Alors, j’ai cueilli un petit bouquet de violettes. Il y en a plein dans la cour. En plus, ça sent bon. Puis, j’ai mis des feuilles tout autour. Et j’ai attaché le tout avec du bolduc. C’est très joli.
Après, j’ai gonflé le vieux vélo de mon père. Ai vérifié les phares. Ai changé l’ampoule. Car elle était grillée. Ai pris sa musette - celle qu’il avait quand il était cheminot —. Ai mis à boire et à manger dedans. Avec mon bouquet. Ai accroché le tout sur mon porte-bagage. Puis…en route pour l’Hôtel-Dieu !

S’il y en a une qui va faire une drôle de tête, c’est Miette. Je ne l’ai pas prévenue. Parce que, telle que je la connais, elle aurait bien été capable d’en parler à ses parents. Et, avec madame Martin la voisine, ils auraient tout fait pour me retenir. Mais pas de souci. Je glisse un mot sous ma porte. Elle ne peut pas le louper. De la rue, on le voit qui dépasse. Dessus, c’est marqué :
« Chère Miette,
T’en fais pas, je suis allé voir maman, à Troyes. Je reviens ce soir.
Bises. »

Puis, au dernier moment, pris d’un doute, je me ravise. Vais le rechercher. Et l’enfouis au fond de ma poche. Des fois qu’elle le lise avant d’aller à l’école. Qu’elle prévienne son père. Et que celui-ci décide de partir à ma recherche…
J’aurais l’air fin s’il m’arrêtait sur la route. Et m’oblige à rebrousser chemin. La honte !

C’est la première fois que j’entreprends un tel périple. C’est hier après-midi, que j’ai pris cette décision. Comme c’était jeudi et qu’il n’y avait pas d’école, je m’étais ennuyé toute la journée. Même si Miette était venue me chercher le matin pour aller au caté. Surtout que l’après-midi, elle était invitée avec sa mère, chez leur tante…
Les heures comptent doubles, quand je suis seul à la maison. Sans maman.

Le voyage va être long. Mais, en partant de bonne heure, je devrais être là-bas pour midi.
J’ai vérifié où se trouvait l’Hôtel-Dieu, sur l’almanach des postes — dessus, il y a le plan de la ville —. Même que je l’ai emporté avec moi. Car j’avais peur de ne plus me souvenir. Parce que Troyes, ce n’est pas comme Vendeuvre. C’est beaucoup plus grand. J’y suis allé une fois ou deux, avec ma mère. C’est vrai que c’est une belle ville. Mais il y a de quoi se perdre. Même si ma mère dit qu’« avec une langue, on peut aller à Rome ».
Mais avec mon calendrier, ce serait bien le diable si je ne trouvais pas mon chemin. Et comme en plus, avec le monde qu’il y a dans les rues, je ne risque pas de m’égarer.

Comme prévu, il fait nuit. Et il fait frisquet. Mais qu’importe. L’important, c’est qu’il ne pleuve pas. J’ai écouté Albert Simon à la radio. Il a dit : « Temps légèrement brumeux, humide et frais ».
Je remonte le col en fourrure de ma canadienne — j’ai même pris une petite veste au cas où j’aurais trop chaud —. Et j’enfonce les pédales.
Je dévale à fond de cale la rue Des Perches. Rejoins la Grand’ Rue. Et gagne la Nationale 19. C’est parti. Maintenant, plus moyen de reculer !

Ah, au début, tout va bien. La Villeneuve-au-Chêne. — Qu’est-ce qu’elles font donc toutes ces poules au beau milieu de la route ? —. Je mouline…je mouline… Ce qu’il y a de bien, c’est qu’il n’y a pas trop de côtes. Ce n’est pas comme pour aller à Villy-en-Trodes ou à Beurey, par exemple. Où par endroits, les routes sont de véritables murailles.
Lusigny, la gendarmerie. Les jardins maraîchers des frères Perrin… Des prés…des champs…quelques bois, mais rares. Et encore des champs… des champs, puis des prés. Des prés de tous les côtés. Tiens ! Le train de dix heures neuf ! Il va vite. Pas la peine de faire la course ! Il arrivera avant moi.
Je devine tous ces voyageurs, confortablement installés, le nez collé aux vitres. Contrairement à moi, ils n’ont pas de mérite.
Ils sont bien assis sur leurs baquettes rembourrées, un sandwich au saucisson à la main. Et ils regardent, les vaches qui, à leur tour, les regardent passer. Pause ! Ce n’est pas le tout. Mais il faut penser à se désaltérer. Et à manger un morceau…
À peine la dernière bouchée avalée, que je me remets aussitôt en route. Pas le temps de digérer !

Ça devient dur. De plus en plus dur. Et encore, j’ai de la chance. Je n’ai pas le vent de face. Par contre, s’il ne tourne pas, je risque de l’avoir au retour. Enfin, d’ici là, j’ai le temps d’y penser.
Allez ! Allez ! Je m’encourage. La selle me fait mal. Tant pis ! Je vais revoir ma mère.
Puis je pense aux coureurs du Tour de France. « Ces forçats de la route », comme les appellent les journalistes… Et ça, c’est vrai. J’ai déjà bien du mal à aller à Troyes, ce n’est pas pour faire le tour de mon pays. Les Robic, les Fausto Coppi, les Kübler, les Géminiani, les Bobet, je me demande comment ils font !
Courteranges, que j’évite à main droite… Il y a des voitures qui me doublent. D’autres qui me font des appels de phare ! Puis des camions, qui klaxonnent…J’ai mal partout. Je suis courbatu. Zut ! Une côte. Et moi qui disais tout à l’heure qu’il n’y en avait pas ! Courage ! J’ai fait plus de la moitié. Une prouesse !
Et je pense encore et encore à maman. Puis à Miette aussi. Sûr qu’elle va être fière de moi, la petite. À mon retour, je vais en avoir des choses à lui raconter.

Ouf ! Saint Parres… Les faubourgs de Troyes…– je n’ai jamais été aussi près ! –. Saint-Parres-aux-Tertres, qui porte le nom du saint qui, après avoir été décapité, sous l’empereur Valérien, se serait relevé, en portant sa tête sous son bras. Laquelle continua de prêcher la bonne parole. Toute seule. Brrr ! Il y a de quoi faire des cauchemars. Heureusement qu’on ne vit plus sous les Romains !
Encore quelques coups de pédales. L’arrivée, c’est pour bientôt.

Dix heures et demie… ! Une dernière pause avant d’attaquer la grande ville. Au fait, il y a longtemps qu’il fait jour. Il faudrait peut-être songer à relever ma dynamo…. Voilà. C’est fait.
J’ai chaud…Le temps de retirer ma canadienne et d’enfiler ma veste…Et en avant ! Pas le temps de musarder.

Ça y est. J’y suis. Troyes enfin… Troyes… ! Puis des rues… des rues à n’en plus finir. Avenue du 1er Mai… Rue Kléber… Rue Brissonnet… Attention à droite ! Attention à gauche ! Que de voitures ! Et que de monde surtout !
Je m’arrête au bord d’un trottoir. Consulte la carte… Encore un petit effort. J’y suis presque…

La ville est jolie. Avec toutes ces boutiques. Qu’on ne trouve pas à Vendeuvre. Il y a de tout. Des épiceries, des boucheries, des charcuteries, des bijouteries, des boulangeries, des pâtisseries, des magasins de jouets, de vêtements, pour adultes, pour vieillards, pour enfants.
Troyes, c’est Noël tous les jours… Rue de La Cité… Place de La Cathédrale… Splendide ! Dommage ! Il lui manque une tour… — sans doute un coup de fatigue chez les maçons ? —. Attention, tramway ! J’y suis … Doucement avec les caniveaux ! Il y a une auto qui me serre de près. Encore un peu et elle allait me faire tomber.
Un agent avec un bâton blanc. Stop… ! Il faut attendre. Ce n’est pas à moi de passer…
Ça y est ! La voie est libre. Heureusement qu’il était là. Sinon, je me demande comment j’aurais fait pour tourner.
Ouf ! L’Hôtel-Dieu-Le-Comte. Et sa grille. Sa grille monumentale ! Avec ses dorures ! Superbe ! Quel travail !
Je n’en peux plus. Mais je suis tellement content ! Dire qu’à un moment donné, j’ai failli abandonner. Enfin ! J’y suis.
Zut ! Qu’est-ce qu’il y a encore ! Un écriteau… Qu’est-ce qui est marqué… ? « Entrée : Quai des Comtes-de-Champagne »… Bon sang ! Il faut repartir. Je regarde le plan… Oh ! Ce n’est pas loin. C’est à gauche. Au bord du canal… Des bateaux qui dorment sur le plan d’eau. Avec des gens qui déchargent je ne sais quoi. Dans de grands paniers. Des poissons peut-être ? Pourtant, Troyes n’est pas une ville portuaire. Mais pas le temps d’aller voir !
Halte ! C’est là !

Pas de porte ! Mais une grande entrée. Avec une cour. Et un râtelier pour ranger les vélos… Mince ! J’espère qu’on ne va pas prendre le mien. Je n’ai pas d’antivols.
Je prends ma musette. – Ma bouteille d’eau est vide. Tant pis ! Il doit bien y avoir des robinets à l’hôpital. Pour le retour.
Zut ! Mes violettes ! Bon sang de bonsoir ! À quoi j’ai pensé… ? Elles sont fanées. C’est de ma faute. J’aurais dû emballer les queues dans un chiffon mouillé. Ça les aurait préservées de la sècheresse. Maintenant, elles ne sont plus présentables.

Sauvé ! À droite, il y a un massif de fleurs…. Un coup d’œil à gauche. Un autre à droite…Personne ! C’est le moment. Il faut faire vite… Et, à quatre pattes au beau milieu du parterre, je commence la cueillette : narcisses pâquerettes, primevères... Deux minutes après, un petit coup de canif pour égaliser la taille des queues puis un bout de ficelle autour… Et le tour est joué !
Je regarde mon bouquet. Il est joli. Et je suis fier de moi – mes souliers sont peut-être pleins de boue, mais ça valait le coup ! –.
Tant pis si les fleurs ne viennent pas de Vendeuvre ! Ça m’aurait rudement gêné de venir les mains vides.
Pauvre maman !

CHAPITRE 37

MAMAN !


Quelques marches à monter. Un perron. Une porte à pousser. Une sorte d’antichambre. C’est marqué « Accueil ». Puis encore des marches. Beaucoup de marches. Mais s’il n’y avait qu’elles !
Car, le pire, ce sont les odeurs. Ça sent le chaud. Ça sent l’urine. Et ça sent l’éther….
J’ai comme une envie de vomir.

— Hep, jeune homme ! Vous allez où comme ça ?
« Jeune homme » ? C’est à moi qu’elle parle, la sœur… ? Forcément, sur l’escalier, je suis tout seul ! En plus, elle me vouvoie ? Je rêve…Non, non. Il doit s’agir de quelqu’un d’autre.
— Oui, vous. Vous qui êtes perché tout là-haut. Et qui faites l’étonné. C’est à vous que je m’adresse.
Je me retourne. Regarde en bas. Et dévisage la sœur du guichet… Elle cherche des dossiers dans un classeur. Même qu’il y a des gens autour d’elle. Sans doute des familles de malades venues pour signer des papiers. Puisque, à côté, j’en vois qui sont en robe de chambre. Et qui sont couverts de bandes Velpeau.

— Venez ! Venez… ! Oui, vous… Ne faites pas celui qui ne comprend pas.
Le doute n’est plus permis. Je redescends. Histoire de savoir ce qu’elle me veut.
— Qu’est-ce que vous venez faire ici ?
— Je viens voir maman.
— « Voir maman » ? Et après ? Ici, vous n’êtes pas dans un moulin. Mais dans un hôpital.
Je regarde le bout de mes souliers.
— Vous avez raison de regarder vos pieds. Retournez-vous ! (Je m’exécute) Non mais ! Vous avez vu ça ? On va vous donner une pelle à main et une balayette ! (J’ai mis de la terre partout. Je ne sais plus où me mettre.)
La sœur est maigre comme un cent de clous. Le visage est ingrat. Tout en lame de couteau sous sa cornette blanche. Avec un nez profilé. Je ne sais pas pourquoi. Mais elle me fait penser au « Hareng-saur1 » de Charles-Cros, que la maîtresse nous a fait apprendre à l’école. La voix est dure et sèche.

Je lui réexplique que ma mère, c’est Arlette Ferrières. Qu’elle est entrée à l’hôpital avant-hier. Et que je suis venu lui rendre visite.
— Il y a des horaires pour ça. Vous auriez mieux fait de vous renseigner avant de venir.
— C’est quelle heure ?


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1. Poème humoristique composé en 1 872. Il doit son origine à l’histoire que le poète raconta un soir à son fils pour le faire dormir.


— Tous les soirs. Après dix-neuf heures.
— Dix-neuf heures !? Mais… je ne peux pas attendre.
— De toute façon, on ne vous laissera pas entrer. Les visites, sont interdites aux enfants.
Je suis abasourdi.
— Alors, moi…qu’est-ce que je fais ?
— Vous repartez… ! Et arrêtez de vous balader partout. Voyez bien que vous salissez tout !

Le ciel me serait tombé sur la terre qu’il n’en serait pas autrement… Aussi, complètement abattu, je me jette sur le premier fauteuil venu. Mon bouquet de fleurs à la main.
Un peu plus loin. La vieille sœur de m’observer par-dessus ses lunettes. Pendant qu’elle renseigne les visiteurs.

Une demi-heure passe… Puis trois quarts d’heure … Je suis toujours là. Ne sachant pas quelle décision prendre. Être si près de maman. Et ne pas pouvoir la voir…C’est un comble !
J’observe le ballet des infirmières et des aides-soignantes — qui ne sont pas toutes des religieuses —. Lesquelles s’engouffrent derrière une porte, pour resurgir l’instant d’après, par une autre. Et je ne peux pas m’empêcher de penser à ces petits personnages des chalets suisses, qui entrent et qui sortent, en fonction de la pression de l’air. On en a un à la maison qui nous sert de baromètre.
Il y a du personnel. C’est fabuleux. Et la plupart de courir, avec à la main, de drôles de petits récipients métalliques en forme de haricots qu’ils portent comme le Saint Sacrement. Dedans, il y a des seringues, des thermomètres, des flacons et des petits bouts d’ouate souillée.
Puis il y a les brancardiers aussi, qui arrivent rondement, en poussant des brancards à roulettes, avec des blessés blancs comme des linges, aux mains reliées à des bocaux en verre, par des tuyaux en caoutchouc.
Vite ! Vite ! Et ça court. Et ça valse. Mon Dieu ! Ça n’arrête pas.

Une heure… Une heure et quart… Tiens ! Voilà la relève !
Une sœur — toute en rondeur celle-là — vient remplacer sa collègue, au guichet de l’accueil. Bref échange d’informations. Rapide conciliabule, pour faciliter la passation de pouvoir… La première s’en va. La seconde s’installe.

Une heure plus tard… « la nouvelle » de s’inquiéter :
— Qu’est-ce que tu fais là, petit ?
Elle est penchée sur moi — je ne l’avais pas entendue venir —. Elle n’est pas toute jeune. Mais elle a un gracieux sourire. Comme j’ai dû m’endormir et que mon bouquet a dû tomber par terre, elle me le tend.
— Depuis que je suis à mon poste, tu n’as pas bougé de ton fauteuil. Tu attends quelqu’un ?
— Je suis venu voir maman.
— Comment elle s’appelle ?
— Arlette… Arlette Ferrières. Elle a été hospitalisée avant-hier.
— On ne t’a pas dit que les visites sont interdites aux enfants ?
— Si. Mais je ne savais pas… S’il vous plaît, je viens de Vendeuvre, à vélo. Exprès. Et je serais bien triste de ne pas la voir.
— À vélo ? Grand Dieu… ! Tout seul ?
— Oui.
— Mon Dieu ! Et ton papa t’a laissé venir ?
— Mon père, il est mort.
— Jésus, Marie, Joseph… ! De Vendeuvre ! qu’elle s’écrie, sidérée. Ce n’est pas la porte d’à côté…! Et les accidents, malheureux !? Tu y as songé aux accidents… ? Brave enfant, qu’elle ajoute, en posant sa main sur ma tête.
Puis arrêtant une jeune infirmière qui passait, elle dit :
— Sœur Thérèse, s’il vous plaît ! Vous voulez bien conduire ce jeune homme auprès de madame Ferrières. Chambre 15. Deuxième étage. Il veut voir sa maman.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je prends ma musette, ma canadienne, mon bouquet… Et nous voilà partis tous les deux… Premier étage… Deuxième… Un long couloir. Des portes partout. Encore des portes. Toujours des portes. À droite. À gauche. Des portes ouvertes. Des portes fermées. Avec plein de malades à l’intérieur… des malades et des blessés. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes puis des enfants. Qui toussent. Qui geignent. Ou qui crient… Il y en a même qui pleurent.
Et Sœur Thérèse de me conduire, avec ce bienveillant sourire affiché en permanence sur ses lèvres. Ce qui me change du « Hareng saur ».
Enfin, on est presque à pied d’œuvre…5…8….10….12… Devant le numéro 15, elle frappe. Tourne la poignée. Et annonce, joyeusement :
— Madame Ferrières ! Une visite !
Elle s’efface, me fait passer devant, se retire… Je me retourne. Elle a déjà disparu.

Oh ! que de malades dans cette pièce ! Un, deux, six, huit… Il y a bien une dizaine de lits. Mais un seul m’intéresse. Celui qui est là-bas — Près de la fenêtre. Celui où j’aperçois le tendre visage de ma mère, laquelle vient de me faire un signe. Accompagné d’un joli sourire.
— Louis !
— Maman !
Je cours. Je vole. Je la serre dans mes bras. Oubliant le lieu.
— Oh, mon petit ! Doucement…doucement. Louis, mon cher petit…tu me fais mal.
— Tiens ! C’est pour toi, que je fais, en lui tendant mon bouquet.
Mais je suis déçu. On m’a tellement fait attendre à l’accueil, que mes fleurs sont défraîchies. C’était bien la peine que je jette mes violettes. Vu que celles-ci sont dans le même état.
— Que c’est gentil ! Moi qui aime tant les fleurs ! Je vais demander un vase à l’infirmière.

Une fois les premières effusions passées, ma mère de s’inquiéter.
— Avec qui tu es venu ?
— Avec monsieur Charlier. (Il faut bien mentir un peu.)
— On m’a dit qu’il ne conduisait plus —
— Il avait à faire en ville. Mais ne te tracasse pas. Il a tellement peur de la circulation, qu’il a garé sa voiture à l’entrée de Troyes.
Elle rit.
Par contre, je lui fais savoir que, faute de temps, il ne viendra pas. On s’est donné rendez-vous chez son fournisseur. (Second mensonge) Et elle est dépitée. Car, elle n’a pas de visites. Forcément, puisque, à Troyes, personne ne la connaît.

Elle m’apprend qu’ils ne vont pas la garder longtemps. Mais qu’à la maison, plus rien ne sera comme avant.
D’abord, elle ne pourra plus aller travailler à l’usine. Elle compte sur moi pour l’annoncer à monsieur Guiberler — alors qu’il s’en doute déjà.
Puis elle va être obligée des descendre du grenier le fauteuil roulant de papa. Vu qu’elle ne peut presque plus marcher. Enfin, elle va avoir des soins. Toutes les semaines. Et pour se faire soigner, elle devra se rendre à l’hôpital.
— Comment tu vas y aller ?
— On avisera.
Enfin, elle m’annonce qu’elle va avoir besoin de son patron pour l’aider à remplir ses dossiers de prise en charge. Elle a eu beau regarder. Elle n’y comprend rien.
— Et…tes tournées ?
— Terminées mes tournées. Je vais rendre mon tambour à monsieur le maire.
— Oh, non !
— Ça ne changera pas grand’ chose. Et je peux bien te le dire, maintenant. À la fin… des haltes… j’en faisais de moins en moins. Je n’en pouvais plus. Même qu’il y a des gens qui n’étaient pas contents après moi.
« Rendre son tambour ! » Je n’en reviens pas. Une apparitrice de ce niveau… C’est un comble !

Puis, je lui apprends les dernières nouvelles : Madame Martin, s’occupe bien de moi… Le père de Miette a téléphoné à l’hôpital. Et m’a tout expliqué de sa maladie — « Mais à nous deux, et avec l’aide du docteur Chaput, on sera les plus forts… », que je promets —.
La petite dort avec moi, à la maison. Pour me tenir compagnie. Même que dimanche, ses parents vont venir lui rendre visite. Ils vont m’emmener dans leur Rosingart — leur « voiture du dimanche »… Quant à monsieur le maire il lui donne le bonjour.
Enfin, on parle de tout et de rien.

Cinq heures et demie ! Le ciel est sombre. Pourvu qu’il ne pleuve pas ! Je dois absolument partir. Tout est passé si vite ! — elle ne le sait pas, mais je vais rentrer en nuit et j’appréhende. J’espère qu’il n’y aura pas beaucoup de circulation. Surtout avec mes phares qui éclairent mal.
— Va vite, mon chéri. Ne fais pas attendre monsieur Charlier. Remercie le bien de ma part. Et dis à la petite Guiberler que je l’embrasse bien fort.

Après une dernière embrassade, et après avoir salué les autres malades, je descends les escaliers quatre à quatre.
— Alors, content ? me crie la sœur qui m’aperçoit, derrière son guichet.
— Oh oui ! que je fais. Gêné de tant de sollicitude.
— Tu reviens quand tu veux. Mais pas à bicyclette ! Et tu demanderas Sœur Blanche. Tu te souviendras — Sœur Blanche. Ou sœur Thérèse, peu importe. Si je ne suis pas là.

Vite ! Vite ! Le râtelier à vélos ! Vite… ! Mon Dieu ! Je rêve. Mon vélo ? Où il est passé… ?
Je dois me rendre à l’évidence. On me l’a volé.
Que faire ?
J’imagine les pires scénarios. Comme dormir dehors. Sur un banc. Ou retourner dans la chambre de maman. Puis me cacher dans son lit.
Je décide d’aller voir Sœur Blanche, qui a été si gentille avec moi. Et de tout lui raconter.

— Tu n’avais pas mis d’antivols ?
— Ben non…
— Mon pauvre petit ! Il y a de tout, ici. Il faut être plus prudent.
Puis elle m’apprend qu’il y a un car à sept heures. Et qu’il va à Vendeuvre.
— Est-ce que tu sais où est la gare routière ?
— Non.

Me voyant perdu, elle me dit de l’attendre. Comme elle va bientôt en avoir terminé avec son service, elle va m’emmener prendre le car.
— Je parie que tu n’as pas d’argent ?
— Non.
— Ce n’est pas grave, conclut-elle.

À six heures dix, elle me prenait à bord de sa 2CV. Et une demi-heure plus tard, j’étais dans le car.
Avant de nous quitter, elle m’a embrassé, m’a caressé les cheveux. Puis a fait :
— Si j’avais eu un enfant, j’aurais voulu qu’il te ressemble !

CHAPITRE 38

MADAME MARTIN EST FÂCHÉE


S’il y a quelqu’un qui n’est pas contente après moi, c’est madame Martin. Quand elle m’entend rentrer — la faute à la porte qui a claqué —, elle sort de chez elle, sens dessus dessous.
— Où est-ce que tu étais donc fourré ? On t’a cherché partout. Je suis allé te voir à midi. Pour apporter ton déjeuner…Personne ! Jusqu’à la petite qui est venue me dire que tu n’étais pas à l’école !
— J’étais parti voir maman, à Troyes.
Elle manque de s’étrangler.
— Tu y es allé comment ?
— À bicyclette.

Elle me traite de fou, de traînard, de gratte-chemin…Les mots lui manquent.
— Si tu savais ce qu’on était inquiet. Quand même, tu aurais pu laisser un mot.
— J’en avais mis un sous la porte. Après, je l’ai retiré. J’avais peur que le père de Miette vienne me rattraper.
— Il aurait bien fait !
Puis elle s’étonne de ne pas avoir vu ma bicyclette. Je lui dis qu’on me l’a volée.
— La bicyclette de ton père… ? Ta mère va être ravie.
— Je ne le lui ai pas dit.
— Tu as bien fait. Elle a assez de malheurs comme ça. Hé bien, mon gaillard ! Tu as bien travaillé. Il n’y a pas de quoi être fier.
Je ne sais plus où me mettre. Elle veut savoir où, quand, comment…C’est en effet une grosse perte pour nous. Car, n’ayant pas de voitures, elle nous était bien utile. Comment allons-nous faire, maintenant, pour nous déplacer?
— Je l’ai toujours dit. Troyes, c’est une ville d’apaches et de zazous!
Comme je n’ai pas pu rentrer à vélo, elle s’étonne :
— Tu es revenu comment ?
— En car.
— En car ? Mazette ! Monsieur ne se prive de rien. Et avec quel argent ?

Je lui explique que c’est sœur Blanche de l’Hôtel-Dieu, qui a payé mon ticket. Après m’avoir emmené à la gare routière avec sa voiture.
Elle concède qu’à Troyes, il y a encore des gens bien. Mais qu’ils ne sont pas légion !
Bref ! Une fois calmée, puis après m’avoir fait promettre de ne plus recommencer, elle me questionne sur l’état de santé de maman.
Quand je lui apprends qu’elle va passer le reste de sa vie en fauteuil, elle ne peut s’empêcher de soupirer :
— Mon Dieu ! Une si belle femme ! Et si jeune, encore !
Ce qui n’est pas fait pour arranger mon moral. Mais elle s’en rend compte, qui ajoute :
— Ne t’en fais pas. Je suis là. En attendant, cours chez les Guiberler. Ils se font un sang d’encre.

Pas la peine, on entend une voiture s’arrêter devant la porte. Ce sont eux qui arrivent, au grand au complet.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ? qu’il me fait, le patron de maman. Tandis que Miette se jette dans mes bras.
— Qu’est-ce qu’on a eu peur !

Une nouvelle fois, je dois recommencer mon récit. Et la mère de la petite de conclure :
— Tu ne pouvais pas attendre dimanche ? Puisqu’on avait dit qu’on t’emmenait !
J’ai répondu : « non ! »
Et madame Martin de conclure :
— Qu’allons-nous devenir avec un entêté pareil !

 

CHAPITRE 39

LE RETOUR DE MA MÈRE


Ma mère est restée une dizaine de jours à l’Hôtel-Dieu. Je me suis ennuyé d’elle. À mourir. Même si la petite venait dormir à la maison tous les soirs.
Le plus dur pour moi, a toujours été le jeudi. Parce qu’il n’y a pas d’école. Juste un peu de caté le matin. C’est tout.
Pourtant, l’après-midi, j’allais jouer chez elle. La pauvre, elle avait beau faire ! Mais pour moi, ses jeux, comme celui de la marchande ou de l’imprimeur — qui, pourtant, peuvent plaire aussi bien aux garçons qu’aux filles — étaient de peu d’intérêt. À côté de ce qui m’arrivait. Je n’ai jamais osé le lui dire, de peur de la vexer.
Certainement qu’elle s’en rendait rendre compte. Mais elle avait le tact de ne pas me faire de remarques. Car elle comprenait que toutes mes pensées étaient du côté de l’Hôtel-Dieu.
La seule chose qui chassait mon ennui — comme je l’ai déjà indiqué — c’était de battre tambour. Et comme c’était celui de ma mère — le mien étant parti au trou à ordures —, en jouant, je sentais que je me rapprochais d’elle. Parce ce que je pouvais lui envoyer des petits messages sonores. C’était, en effet, pour moi, le moyen que j’avais trouvé pour entrer en communication avec elle. Et je ne m’en privais pas.

Je suis allé la voir deux fois avec Miette et ses parents. Ces retrouvailles étaient du pur bonheur. Ce qui n’était pas le cas quand sonnait l’heure de la séparation. Car, dans ces moments-là, c’était un véritable déchirement que, seule la promesse de nous retrouver prochainement à la maison, parvenait à atténuer.
Cependant, à chaque fois — je ne sais pour quelle raison —, les médecins reculaient la date de son départ. On aurait dit qu’ils ne voulaient pas me la rendre.
Pourtant, elle n’avait pas de soins particuliers. À part une bonne dose de cortisone ou de morphine, dont on la gavait, quand elle était en crise. Le docteur Chaput n’aurait pas fait mieux. Il suffisait simplement que les professeurs de l’Hôtel-Dieu lui disent ce qu’il fallait faire. Et le tour était joué. Maman pouvait ainsi revenir à Vendeuvre. Et on n’en parlait plus.
Seulement, les spécialistes sont toujours un peu jaloux de leurs pouvoirs. Et ils ne tiennent pas à confier leurs patients à leurs collègues de campagne. Vu qu’ils ne sont pas assez bien pour eux.
Finalement, ils ont dû finir par s’apercevoir qu’ils étaient au bout de leur compétence, puisque, enfin, un beau matin, ils ont accepté de la laisser partir. Après une quinzaine de jours d’hospitalisation…inutiles.

Aujourd’hui, c’est son grand retour. Madame Martin et moi, nous l’attendons avec impatience.
De toute façon, elle ne doit plus tarder.
Avec monsieur Guiberler, on a descendu son lit dans la salle à manger. Une pièce qui nous rappelle de mauvais souvenirs. Mais nous n’avons pas le choix. Puisque, pour elle, finis les escaliers. Même qu’on a fait fabriquer un plan incliné devant la porte d’entrée, par le menuisier du village. Parce que le trottoir est trop haut. Et comme en plus, il y a deux marches…! — il n’empêche que cette différence de niveau est bien pratique, quand la pluie dévale une rue Des Perches très en pente. Car, la maison étant surélevée, l’eau ne rentre jamais à l’intérieur —. Par contre, il va falloir qu’elle puisse monter la pente avec son fauteuil !
Mais je me fie au menuiser qui m’a dit que si.
Enfin, il n’y a qu’une chose à laquelle personne n’a pensé. C’est la largeur. La porte étant étroite, est-ce que son chariot va pouvoir passer… ? Pas sûr…Sinon, tant pis, on la portera ! Quant au fauteuil, on doit bien pouvoir le plier.

Avec la petite, on a balayé tout le rez-de-chaussée. — Pour le premier, ce n’était pas nécessaire. Vu qu’elle ne pourra pas y aller.
On a fait la vaisselle. Lavé le carrelage de la cuisine. Dépoussiéré le haut du vaisselier — là où personne ne regarde et où il y a toujours de la poussière —. Puis les rebords de fenêtres — mon endroit préféré pour regarder les passants —. Ensuite, on a passé la paille de fer sur le plancher de la salle à manger. Encaustiqué les meubles de la salle à manger. Enlevé une ou deux toiles d’araignées. Et mis un bouquet de fleurs sur la table de la cuisine. Même que Miette a pendu l’oiseau de Noël après la suspension — celle qui est au-dessus de la table —. Car elle a dit que ça allait nous porter chance.

Puis, tout s’est précipité. L’ambulance est arrivée. On a fait descendre maman. On l’a glissé sur son fauteuil roulant…
Elle a dit :
— S’il vous plaît, laissez-moi. Je voudrais savoir si j’ai assez de force pour escalader le plan incliné.
Attention aux doigts. Ouf ! Pour la porte, question largeur, ça passe. Mais tout juste…Encore un petit effort… Voilà ! Ça y est ! Elle a réussi.
Toute à son bonheur, et en regardant les fleurs sur la table, elle s’écrie :
— Quelle joie de retrouver une maison, plus belle qu’on ne l’a quittée.
Miette et moi, on est très fiers !

Mais, il y avait une chose dont je m’étais aperçue — juste avant qu’elle ne franchisse le seuil de la maison —. Une chose que je n’ai pas osé dire. De peur qu’elle le prenne mal.
En effet, juste avant de rentrer, et alors qu’on était tous les deux au milieu de la rue, j’ai remarqué son ombre sur le bitume… Elle était plus petite que la mienne.
J’ai compris que mon tour était venu.

 

CHAPITRE 40

ON S’ORGANISE


Je pensais que ma mère allait rester tout le temps clouée dans son fauteuil. Il n’en est rien. Pendant que je suis à l’école, et à chaque fois qu’elle le peut, en s’appuyant sur les meubles, ou sur ses cannes, elle arrive à se déplacer, tant bien que mal. À préparer nos repas. À retaper nos lits. À passer un coup de chiffon par ci par là. Toutes ces petites choses de la vie courante, qui font croire qu’on est encore utile à quelque chose. Et qui rassurent les malades.
C’est vrai que ça lui prend du temps, mais ça l’occupe. En plus, ça lui fait faire un peu d’exercice. Et c’est autant de petites victoires remportées sur la maladie.

Par contre, quand elle est en crise, elle ne peut rien faire, tellement elle souffre. Même que, dans ces moments-là, elle ne peut pas quitter son lit. Alors, comme je ne sais plus quoi faire pour la soulager, j’appelle le docteur Chaput. Lequel augmente les doses de calmants. Pour les diminuer, dès qu’elle va mieux… Jusqu’à ce que ça la reprenne. Et ainsi de suite.
Malgré toute sa bonne volonté et celle des médecins de Troyes, elle n’arrive vraiment pas à sortir de ce cercle infernal.

La preuve ! Une fois par semaine, une ambulance vient la chercher pour une consultation auprès de son spécialiste de l’Hôtel-Dieu. Puis, celui-ci, sans doute incapable d’améliorer son état, vient de décider d’espacer ses rendez-vous. Désormais, il ne la voit plus qu’une fois par mois. Ce qui n’est pas forcément bon signe.
Mais nous gardons espoir. Et cela n’empêche pas maman d’avoir des projets. L’autre jour, par exemple, elle a décrété que la cuisine avait besoin d’un bon coup de pinceau. Et qu’on allait « s’y coller », tous les deux. Puis hier, elle m’a confié que ça lui ferait plaisir de voir la mer. Au moins une fois dans sa vie. « La Normandie n’est pas loin de Vendeuvre », qu’elle avait fait. « On pourrait aller à Cabourg. On prendrait le train…» etc…etc…
Est-ce qu’elle croit vraiment à ce qu’elle dit ? Je me le demande. Mais je ne la contredis jamais. Je l’encourage, au contraire. D’ailleurs, l’oiseau de Miette, qui tourne au-dessus de la table, au moindre courant d’air, est là pour nous rappeler qu’il ne faut jamais désespérer.

La semaine dernière, Madame Martin lui a appris mon périple à Troyes, à bicyclette.
Elle s’est récriée. Me traitant d’inconscient et d’insensé. Mais, j’avais vu qu’elle avait été touchée. Malgré la perte de notre vélo.
Quant au ticket de car, elle a voulu rembourser sœur Blanche ; laquelle, vexée, a refusé catégoriquement. Avant d’ajouter :
— Vous avez un gentil petit garçon.

Par contre, les deux auraient souri, quand elles avaient reconnu les fleurs chapardées dans le massif de l’hôpital — la faute à mes violettes, qui n’avaient pas supporté le voyage —. C’est ma mère qui me l’avait raconté.

Malheureusement, on ne rit pas tout le temps…
Un jeudi, par exemple, Miette et moi, on décida de la promener :
– Il fait si beau dehors, qu’on lui avait proposé. Ça ne te dirait pas d’aller faire un petit tour ? Ça te ferait du bien. Toi qui ne sors jamais ?
— Vous n’allez pas pouvoir me pousser.
— Et alors ? J’ai des biceps, que je lui avais répondu, en remontant ma manche.

Comme elle avait accepté, nous avions descendu la rue Des Perches. Direction le parc du château — nous n’avons pas trop le droit d’y entrer, mais monsieur le baron ferme les yeux.
Nous voici donc partis tous les trois. En route, nous avons rencontré des jeunes mères, qui poussaient des landaus, ou d’anciennes ouvrières. Lesquelles demandaient de ses nouvelles :
— J’ai mes deux petits chauffeurs, qu’elle leur répondait, fièrement. En nous désignant du menton. Je suis comme un coq en pâte.

Bref, la promenade était agréable. Maman faisait le plein de vitamines. Il était temps, car, depuis qu’elle était rentrée, il n’avait pas cessé de pleuvoir.

Seulement, le retour fut problématique. On avait beau être deux, la petite et moi, on n’arrivait pas à lui faire grimper la rue Des Perches. Laquelle est beaucoup trop raide. Pourtant maman n’est pas bien grasse.
On poussait. On tirait…
Malgré mes jolis petits muscles, on montait une demi-douzaine de mètres et hop ! le chariot redescendait d’autant. Même que c’était dangereux, pour elle comme pour nous. Heureusement qu’elle arrivait encore à freiner, avec ses mains. Sinon, son fauteuil nous serait passé sur le corps.
Bref ! On ne réussissait pas à décoller de la Grand’ Rue.
Je vais appeler monsieur Mercier. Il va nous aider.

Deux minutes plus tard, le cafetier est arrivé. Et a mené maman à bon port. Le tout, sans forcer.
— Et voilà le travail, qu’il avait déclaré, en rigolant.

J’étais triste pour maman. Je venais de comprendre, qu’on ne pourrait plus la promener.
Et elle qui parlait d’aller à Cabourg !



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